
Laurence, qui es-tu  ? J’ai deux amours : le Bon Dieu et le Quart Monde. Il y a déjà longtemps, à l’occasion de la fête du baptême du Christ, je me suis offerte à Lui pour aller jusqu’au bout de mon baptême en disant OUI au célibat comme chemin définitif. Et pourtant, je suis née dans une famille anticléricale et non-pratiquante depuis deux-trois générations.  Comment le Seigneur t’a-t-il rejointe ? Quel a été ton parcours pour en arriver là  ? J’ai été baptisée bébé et consacrée à la Vierge Marie. Mais je n’ai pas été catéchisée, nous n'allions pas à la messe le dimanche, et je suis allée à l'école publique. A partir de l'adolescence, j'ai basculé dans un désespoir profond qui me rongeait : je ne voyais aucun sens à ma vie et j’étais habitée par des pensées suicidaires. Je suivais mes études dans un lycée public. Et voilà qu'en terminale on a eu un professeur de philosophie qui nous a dit : « La philosophie, c'est la pensée, vive, vivante, en acte. » Grâce à lui, j'ai découvert que je pouvais « penser ». Un jour, au milieu de son cours, il nous a dit avec assurance : « Je suis chrétien ». C'était la première fois que j'entendais quelqu'un dire ça. Cela m'a marquée. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Mais c’était fort.  Je suis devenue étudiante dans une ville où le taux de suicide des étudiants est très élevé. Un soir je me suis couchée et soudain c'est comme si la mort avait été présente dans la pièce, une présence imposante et prégnante. Divers évènements de ma vie on défilé dans ma tête, je me suis souvenue de ce que nous disait ce professeur de philosophie. En moi la vie et la mort se sont livrés un combat ; ça a duré des heures... Et tout d'un coup, une pensée parmi d'autres est venue me rejoindre à l'intime : « Les hommes ont tué le Christ et il est ressuscité. » Instantanément la mort a été chassée, je me suis trouvée dans une paix profonde et je me suis endormie. Le lendemain matin je me suis réveillée avec un goût de vivre que je n'avais pas eu depuis l'enfance. Jésus dans sa puissance de résurrection m'avait arrachée au néant pour me planter dans son cœur. C'était la nuit du 16 janvier. Plus jamais cette tentation suicidaire n'est revenue ; j'avais 22 ans, et j'en ai 56.  Quelques mois plus tard j'ai entendu lire l'introduction de l'évangile de saint Jean (le prologue) j'ai été saisie et je me suis dit : c'est lui, le ressuscité. Au cours de la nuit qui a suivi j'ai lu tout l'évangile de Jean et c'est comme ça que j'ai eu le désir de communier au corps du Christ. Je m'y suis préparée en paroisse. Tout près, il y avait une église dédiée à la Vierge Marie. Chaque année, des centaines d'étudiants y venaient pour une journée de pèlerinage. Je me suis dit : c'est là que je veux communier pour leur témoigner que Dieu est plus fort que la mort. Le prêtre a accepté et m'a dit : tu donneras ton témoignage après l'homélie, et tu le grefferas sur l'évangile de la messe, Jean 20 : l'apparition de Jésus aux disciples au bord du lac. Les disciples avaient peiné toute la nuit sans rien ramener dans leurs filets ; moi aussi depuis tant d’années... Sur la parole du Ressuscité, ils jettent leurs filets et ramènent quantité de poissons... Et tout d'un coup le Ressuscité surgit dans ma vie, et ma vie devient pleine de Vie… Cette parole vieille de 2000 ans, elle collait à ma vie : ça a été une révélation pour moi ! Le goût de la Parole de Dieu m'a été donné à ce moment-là , j'avais 24 ans.  Qu’est-ce que cela a changé dans ta vie ? J'ai déménagé à Rennes et j'ai trouvé du travail dans le Mouvement ATD Quart Monde engagé auprès des familles très pauvres ; j'y suis toujours 32 ans après. Je me suis préparée au sacrement de confirmation dans un groupe de prière charismatique. Pour moi, recevoir ce sacrement à l'âge de 26 ans, c'était recevoir mon identité profonde de Jésus, il m'a donné l'amour de l'Eglise  Et ta vocation au célibat, comment l’as-tu accueillie ? J'étais célibataire, j'aspirais au mariage. Lors d’une retraite, le prédicateur, en commentant le sacrifice d’Isaac, nous a parlé de l’indifférence spirituelle : pouvoir comme Abraham offrir librement à Dieu ce que l’on a de plus cher. J’ai compris qu’il me fallait entrer dans l’indifférence spirituelle par rapport au mariage. Au sortir de cette retraite, jour après jour, j’ai prié dans ce sens ; et au bout d’un an j’ai pu librement ouvrir ma main fermée sur cette aspiration au mariage, l’offrir au Seigneur, et garder ouverte ma main pour accueillir sa volonté qu’elle soit mariage ou célibat, confiante qu’il voulait pour moi le meilleur.  Pendant seize ans j'ai fait partie d'une petite fraternité « Abba » dans le courant du Renouveau charismatique. C'est là que j'ai appris concrètement à aimer l'Eglise et à la servir, et tout particulièrement cette portion d'Eglise qu'est l'Eglise diocésaine. Cette petite fraternité était composée d'un prêtre, d'un couple, d'une veuve consacrée et de trois femmes laïques célibataires. Nous avions une soirée par mois ensemble, et diverses missions dans l'Eglise. Chaque année, nous vivions ensemble une retraite. Notre spiritualité était centrée sur le baptême du Christ. Je découvrais qu’être chrétienne, ce n’est pas seulement accueillir Jésus comme Sauveur de ma vie, mais c’est aussi marcher à sa suite dans le souffle de l’Esprit Saint.  Travaillant toujours à ATD Quart Monde, j'apprenais à connaître les plus pauvres, à découvrir leur humanité profonde au-delà de la défiguration de la misère, à les aimer vraiment et à m'engager à leurs côtés.  Les années ont passé, et les blessures de mon enfance se sont fait sentir durement ; elles empoisonnaient ma vie. J'ai participé à une retraite à Assise en Italie. La grâce de ce lieu m'a saisie, c'est là que j'ai compris que pour guérir de mes blessures il me fallait pardonner. J'en étais incapable. Et j'ai compris que j'avais simplement à me glisser dans le pardon de Jésus : « Seigneur tu veux que je pardonne, pourtant je ne peux pas pardonner, alors donne-moi de pardonner. » Et la grâce de pardonner m'a été donnée à Assise.  Mais cela ne suffisait pas ; j'ai donc demandé le sacrement des malades pour obtenir une guérison intérieure. Et le Seigneur m'a guérie en profondeur, progressivement, et un an plus tard c'était vraiment visible.  J'étais suffisamment guérie et libérée pour aimer. Les deux plateaux étaient au même niveau : célibat, mariage. A travers les évènements, j’ai compris que le Seigneur soufflait sur un plateau : célibat ! Comprenant que ma vocation était le célibat pour l’amour de Dieu, j’ai écrit à quelques personnes proches, aînées, qui avaient été témoins de mon cheminement, pour leur partager ma joie de répondre à cet appel au célibat. Elles ont été unanimes pour approuver cette décision et cet engagement. J’ai gardé en mémoire cette réponse d’un prêtre : « Bien sûr c’est la grâce du baptême qui ne demande qu’à s’épanouir à travers cet engagement dans le célibat. »  C’est ainsi qu’à l’occasion de la fête du baptême du Christ, dans la fraternité « Abba », en mon cœur, je me suis offerte au Seigneur pour aller jusqu’au bout de mon baptême en disant OUI au célibat comme chemin définitif. Depuis, chaque année à la fête du Baptême du Christ, je renouvelle l’offrande de moi-même. Sans le savoir, toutes ces années avaient été pour moi une longue préparation, comme un long noviciat, si je puis dire.  Bien sûr, une question essentielle m’est venue en pleine face : et les enfants? Y renoncer… Etonnamment, c’est dans ce même temps que l’Eglise m’a confié une mission qui m’appelait à une forme de fécondité spirituelle : l’accompagnement des personnes recommençantes dans la foi et qui reviennent vers l'Eglise, vers les sacrements. Puis est venu le temps de quitter ma chère Bretagne pour la capitale, Paris : changement de travail, d’environnement, de relations, de lieu d'Eglise, immersion dans la vie paroissiale, etc.  Comment as-tu vécu tous ces changements ? J’ai compris que, dans ce nouveau contexte, il me fallait re-choisir le célibat. Et c’est là qu'une amie m'a offert un livre de Madeleine Delbrêl « La joie de croire ». En le lisant, j’ai été saisie par ce texte « Les deux appels » dont voici un extrait :
« Les missionnaires sont [aussi] des gens comme vous et moi, des gens enfoncés aussi loin que possible dans l’épaisseur du monde, séparés de ce monde par aucune règle, aucun vœu, aucun habit, aucun couvent ; pauvres mais pareils à des gens de partout ; purs mais pareils à des gens de n’importe quel milieu ; obéissants mais pareils à des gens de n’importe quel pays. Toujours le Seigneur leur dira : ‘Tu n’auras que moi et je serai ton tout.’ »
Ce texte, dans son entier, nomme ce qu'est, selon moi, le célibat pour l'amour de Dieu : un fondateur, Jésus ; une fondation, l’Eglise ; une règle de vie, l’Evangile. Puis j'ai découvert le « village Saint-Laurent »  Comment as-tu découvert la paroisse Saint-Laurent ?  A l'occasion d'une célébration interreligieuse pour les personnes de la rue mortes dans l'année. J'ai été touchée par le climat de ferveur et de convivialité de cette paroisse. Quand il m'a fallu déménager il y a sept ans, étonnamment j'ai trouvé un appartement juste en face de l'église ! Pendant six années j'ai eu la joie d'être au service du catéchuménat et d'accompagner vers les sacrements des personnes de diverses origines : culturelle, religieuse. A leur contact, mon cœur s'est élargi et mon âme de bretonne s'est apprivoisée à l'âme africaine, asiatique, etc.  Grâce à ces catéchumènes, j'ai découvert le trésor de notre paroisse Saint-Laurent (selon moi) En effet, j’étais très étonnée de voir plusieurs d’entre eux faire une heure de trajet pour venir ici. Et quand je leur posais la question : « Pourquoi tu ne vas pas dans ta paroisse ? » Invariablement ils me répondaient : « J’sais pas, j’suis bien ici… » ou bien plus précisément : « La grâce de cette église ça va directement au cœur, et on ne sait pas dire pourquoi. » Ils m'ont fait comprendre qu’il y a ici à Saint-Laurent un trésor déposé par Dieu, on ne sait quand ni comment, et qui attire, qui attire… Et j’ai fini par comprendre que c’est le trésor de la présence de la Vierge Marie : une présence très puissante et très voilée.  Au fil des années à Saint-Laurent, j'ai découvert l'épaisseur de vie de la paroisse : 16 siècles d'histoire ! et d'histoire sainte... Les saints, les saintes, les curés et les fidèles qui y ont vécu nous ont laissé un héritage d'amour, de vérité, de courage, de paix, de mission. Cet héritage est le nôtre, il ne tient qu'à nous d'y puiser pour en vivre, et pour que cette paroisse soit un lieu de sens au milieu de ce quartier, un lieu de paix et de miséricorde. Nous sommes actuellement une équipe de six paroissiens à travailler pour partager cet héritage historique à travers les visites commentées de l'église, les soirées portes-ouvertes, etc. Nous allons de découvertes en découvertes... et ça ne fait que commencer ! Laurence Bervas – 12 juillet 2011 |